
Les dangers du tourisme chamanique : le néo-colonialisme touristique*
- Romane Chaussé

- 2 sept. 2025
- 4 min de lecture
*Le néo-colonialisme touristique désigne l’exploitation contemporaine de territoires, de cultures et de savoirs traditionnels à des fins économiques, sous prétexte de tourisme ou de découverte. Il transforme des patrimoines vivants en produits consommables, décontextualise les pratiques ancestrales et place les populations locales dans une dépendance économique et culturelle. Sous ce prisme, le voyageur occidental devient, souvent malgré lui, un acteur d’appropriation et de domination, tandis que les communautés autochtones voient leur autonomie et leur héritage fragilisés.
Aujourd’hui, le chamanisme est devenu une attraction. Des voyageurs occidentaux partent “consommer” des rituels comme on réserve un séjour exotique. On parle de “retraites chamaniques” vendues sur catalogue, avec promesses de visions rapides et d’extase spirituelle.
Ce phénomène est dangereux. Il réduit une tradition ancestrale à un produit touristique. Il transforme des pratiques sacrées en spectacle. Il appauvrit et dénature des savoirs qui, transmis de maître à élève pendant des décennies, deviennent soudain accessibles contre un billet d’avion et un virement bancaire.
Cela s’apparente à du néo-colonialisme spirituel : on s’approprie ce qui ne nous appartient pas, on l’arrache à ses racines, on l’adapte aux attentes du marché occidental. On transforme l’âme en commerce.
Le risque ?
Profanation des rituels sacrés.
Mise en danger des personnes, exposées à des substances ou pratiques mal encadrées.
Exploitation des communautés locales, réduites à “fournir” de l’exotisme.
Et surtout, une illusion : croire avoir touché au chamanisme traditionnel, alors qu’on n’a reçu qu’une caricature.
Les peuples racines pris au piège
Derrière ce marché spirituel, il y a une autre réalité, encore plus douloureuse. De nombreux peuples racines, porteurs d’une tradition millénaire, sont poussés à vendre leur identité culturelle pour survivre.
Pour continuer à vivre sur leurs terres, ils doivent transformer leurs rituels en spectacles pour étrangers en quête d’expériences. Ils n’ont souvent pas le choix : pauvreté, pression économique, déforestation, menaces politiques… Tout cela les oblige à céder.
Alors, ce qui devrait rester sacré devient marchandise. Les chants ancestraux deviennent des “shows”. Les cérémonies de guérison deviennent des attractions touristiques. Les esprits, autrefois honorés, deviennent des arguments marketing.
C’est une double violence :
contre les peuples, obligés de se travestir pour survivre ;
contre le chamanisme lui-même, vidé de son essence.
Le vrai chamanisme n’est pas un produit de consommation. Il n’est pas une expérience à “tester”. Il n’est pas un folklore à mettre en scène pour plaire aux voyageurs.
Le vrai chamanisme est une voie exigeante, transmise avec respect, une relation intime avec la Terre et les forces invisibles. Le réduire à une attraction touristique, c’est participer à une forme moderne de colonialisme : plus subtil, mais tout aussi destructeur.
Le chamanisme traditionnel : une transmission filiale et ancestrale
Le chamanisme traditionnel ne saurait se réduire à une pratique acquise par simple apprentissage ponctuel. Il relève d’une transmission filiale et lignagère, se perpétuant de maître à disciple au sein de familles ou de communautés spécifiques. Chaque rituel, chaque chant, chaque geste cérémoniel est investi de la mémoire des ancêtres et des forces spirituelles qui régissent l’ordre cosmique. L’initiation exige des années d’observation, de participation et de rites initiatiques, forgeant progressivement la capacité du futur chamane à dialoguer avec le monde invisible.
Les origines du chamanisme se situent profondément en Sibérie, berceau des premières pratiques chamaniques documentées.
De cette région, les traditions se sont diffusées à travers l’Eurasie, conservant invariablement leur attachement au territoire, à la communauté et à la cosmologie locale. Ainsi, le chamanisme authentique se définit par sa contextualisation culturelle, sa continuité historique et son enracinement dans un milieu social et géographique donné.
Cette filiation confère au chamanisme sa puissance opérative et distingue l’authentique des formes transmissibles touristiquement, la plupart du temps altérées ou décontextualisées. Privé de ce lien ancestral, le rituel perd sa portée initiatique et peut devenir une imitation vide, dépourvue de sens, voire potentiellement nocive.
Le chamanisme traditionnel n’est ni spectacle ni commodité spirituelle : il est processus vivant, articulation complexe entre mémoire collective, liens lignagers et médiation avec les forces invisibles.
Il est l’héritage intimement transmissible de bien plus que de simples pratiques spirituelles, mais bien d’une identité culturelle, singulière selon les régions.
Toute tentative de le reproduire hors de ce cadre identitaire constitue une dénaturation de sa puissance et une rupture avec son héritage filial.
Protection et rétorsion face au tourisme dans le chamanisme traditionnel
Dans certaines communautés, confrontées à l’exploitation directe de leur savoir et de leur territoire, les chamanes traditionnels peuvent être amenés à utiliser des pratiques de protection, tels que des malédictions, des envoûtements ou de la magie noire.
Ces rituels ne sont pas des actes malveillants gratuits, mais des mécanismes de préservation du savoir sacré et de l’intégrité de la communauté.
Lorsqu’ils voient leur culture et leurs pratiques dévoyées par le tourisme ou le néo-colonialisme spirituel, certains chamanes traditionnels déploient ces moyens pour rappeler les limites et protéger les lignées, les rituels et eux-mêmes.
Dans ce contexte, les actes de protection sont intimement liés à la survie culturelle et territoriale plutôt qu’à une volonté de nuire.
Ainsi, il serait bon d’oublier le prochain stage chamanique en Mongolie, pour vous, comme pour eux.
Ethnologiquement votre,
Romane Chaussé

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